Archive de l’étiquette Bande Dessinée

ParYaneck Chareyre

Schuiten n’est pas une référence (quand il arrête la bande dessinée)

François Schuiten auteur de Bande Dessinée

François Schuiten au festival de Solliesville- Wikimedia

Ce week-end, les réseaux sociaux de la bande dessinée se sont enflammés comme une pinède corse en plein été. La faute notamment à l’auteur François Schuiten qui, en plein lancement de son Blake et Mortimer, a annoncé la fin de sa carrière de bédéaste. Pourtant, à mon sens, la situation du monument de la bd Schuiten n’est en rien représentative des difficultés des auteurs et autrices de bande dessinée. Voici pourquoi!

L’OBJET DU DELIT SCHUITEN

Qu’a donc dit François Schuiten pour échauffer les esprits ? Il a annoncé à mes confrères d’Actua BD qu’il arrêtait la bande dessinée car il n’avait plus la possibilité de s’investir comme il le souhaitait sur ses albums, au vu du montant des revenus versés par les éditeurs pour cette création.

De fait, il met en avant une réalité : les éditeurs bd proposent aujourd’hui des contrats de moins en moins bien rémunérés. Il n’est pas rare de se voir proposer moins de 10000€ pour une année de travail à temps complet. Faites le calcul vous-même et voyez si vous auriez envie de travailler pour un tel revenu.

Voyant d’année en année leurs conditions de travail baisser en qualité de par les mutations de l’univers économique de la bd, les auteurs et autrices de bande dessinée sont sur les dents sans qu’aucune piste d’amélioration ne se profile.

NON, SCHUITEN N’EST PAS LA NORME!

A la suite de cette déclaration, de nombreux artistes se sont sentis solidaires du co-créateur des Cités obscures et l’ont soutenu. Pourtant il me semble qu’il y a erreur. C’est vrai, il est important que les monstres sacrés, les gros vendeurs, s’affichent aux côtés de leurs collègues moins bien lotis. Mais la demande de Schuiten est une demande de star qui ne correspond qu’aux besoins d’une minorité d’auteurs et autrices au sommet d’une glorieuse carrière.

Schuiten veut être un artiste. Il veut pouvoir passer plusieurs années sur un projet bd et ne se consacrer qu’à celui ci. C’est une démarche noble et éminemment respectable. Mais la bande dessinée est avant tout une industrie. Et sa posture n’est pas concevable dans un tel contexte.

Certains bédéastes, tout autour de la planète, font le choix de s’extraire de cet environnement. Cela s’appelle l’auto-édition. Les artistes redeviennent autonomes, totalement libres de leurs rythmes. Comme peuvent l’être peintres ou plasticiens.

Mais – « spoiler »- à de rares exceptions ça ne paye pas. Ou, pour que cela paye, la posture exige de remplir de nombreuses autres activités professionnelles. En dehors du mécénat, d’un conjoint très bien payé ou un grand oncle d’Amérique, la création artistique chimiquement pure n’existe pas. Elle s’associe toujours à d’autres métiers. Il n’y a donc pas de raisons qu’elle s’incarne dans un système industriel basé sur la nécessité du profit. Et donc, l’attente formulée par Schuiten est hors de propos. Il n’a même sans doute jamais réellement bénéficié de telles conditions. Et il n’y a qu’à suivre sa carrière de scénographe ou d’artiste global, pour vérifier qu’il a sans doute régulièrement bénéficié de gros contrats hors bd nourrissant bien mieux son homme.

LE VÉRITABLE ENJEUX : LA JUSTE RÉMUNÉRATION DE LA CRÉATION EN BANDE DESSINÉE

« L’industrie » de la bande dessinée… La réalité est dure. Sans structure éditoriale il est très compliqué de faire vivre une bande dessinée. Même s’il est devenu beaucoup plus facile de faire imprimer un album, le cœur de la démarche, à savoir donner à lire un propos, reste coûteux et compliqué. À moins de passer par le pur numérique. Mais la France fétichise à raison l’objet livre et la culture de la gratuité du net constitue un autre frein. Gagner sa vie hors de ce système est réservé à une poignée d’individus dont on peut douter qu’ils fassent exemple.

Logo des Etats Généraux de la BD

Il faut donc faire avec ce contexte industriel pour le plus grand nombre des auteurs et autrices de bd. N’escomptez pas trouver ici la solution au problème du système économique de la bd. D’autres plus intelligents que moi s’y cassent les dents avec d’autant plus de motivation qu’ils sont les premiers concernés.

Mais la position de François Schuiten m’incite à revenir à un élément bien plus basique : la juste rémunération du travail des artistes.

La Bande Dessinée est une industrie!

Être justement rémunéré, c’est être payé de manière décente pendant toute la durée de sa production de richesse. Scoop, c’est pour cela qu’on a créé le salaire minimum pour le salariat. Pour que le travailleur puisse subvenir à ses besoins pendant qu’il emploie sa force de travail. Cela ne concerne pas les artistes pourrez-vous me rétorquer. Mais la bd n’est pas un art (ou seulement sur le plan conceptuel), c’est une INDUSTRIE DE L’ART. Une industrie qui vit depuis plusieurs décennies au dessus de ses moyens. Profitant de vides juridiques (l’auteur est supposément un partenaire de l’éditeur, ce qui est une belle foutaise) et d’une incapacité des travailleurs à se structurer autour de leurs intérêts communs, l’industrie de la bd paye à faible coût sa main d’œuvre et matière première, la création. Si les industriels de la bd payaient le juste coût de production des livres, tout s’écroulerait. Moins de livres seraient publiés, moins d’auteurs verraient leurs idées concrétisées sous forme d’album.

Je suis donc en train de demander à ce que le système s’écroule. Paradoxal n’est ce pas ? Pourtant la solution consistant à laisser le système perdurer n’amènera pas un résultat fort différent. Parce que l’industrie de la bd à besoin d’un rythme de sortie régulier. Ce besoin n’est pas compatible avec un emploi principal hors création. Demande-t-on à un cinéaste de filmer sur son temps libre? Si les éditeurs et les lecteurs souhaitent pouvoir lire à l’avenir régulièrement des artistes au dessin exigeant il faut que les artistes puissent se concentrer sur leurs travail. On ne peut pas faire du Marini ou du Delaby en dessinant quatre heures après sa journée de boulot. Ou alors en prenant trois fois plus longtemps. Et donc en sortant moins souvent des albums. Que Guy Delcourt par le passé, ou Yves Schlirfe ce week-end, poussent les auteurs en ce sens, c’est scier la branche qui les portent.

QUEL AVENIR ALORS ?

Malheureusement, la solution passe sans doute par moins d’artistes, mieux payés. Pour la production de leurs planches comme dans la valorisation de leur travail. Peut-être par un statut de salariés en contrats de mission ou en cdd. Oui ce n’est plus être artiste. Mais même les grands anciens assumaient de travailler pour une industrie. Et ils n’étaient pas moins bien traités qu’aujourd’hui.

François Schuiten arrête, mais la plupart des artistes de bande dessinée aujourd’hui, se contenteraient juste d’un revenu correct pour produire un album par an.
Si ce sujet vous intéresse, pour animer une formation ou une conférence, je me tiens à votre disposition.

ParYaneck Chareyre

Making-off : Le critique BD est-il un éditeur raté?

Il est de bon ton de blâmer les critiques et de leur nier toute créativité. Pour cela, il y a la fameuse phrase « le critique est un auteur raté », donc un frustré incapable de réaliser ce qu’il conteste. En écrivant mon article consacré au livre Et pourtant elles dansent, publié cette semaine sur le site 9eme Art.fr, je me suis perçu différemment. L’espace d’une critique, j’ai eu le sentiment de voir le potentiel d’un album, ce qu’il aurait pu être d’autre. Se pose donc une autre question : le critique serait-il un éditeur raté?

 

 

On dit du mal ou on se tait?

Mais avant de parler de cette perception « éditoriale », quelques mots sur l’aspect négatif de la critique en question. N’hésitez pas à passer lire la critique d’abord avant de lire cet article. D’une certaine façon, vous avez ici l’explication de texte.
Doit-on critiquer négativement un album? En sachant que sur 9eme Art, j’ai une critique par semaine, a quoi dois-je consacrer mon temps? A promouvoir un album coup de coeur qui sera en manque de visibilité ou à décrypter les faiblesses d’une Bande Dessinée que peut-être les gens n’iront pas acheter?

Habituellement, j’ai une réponse simple à cette question. Je n’ai pas beaucoup de temps, pas beaucoup d’articles, donc je défends plus que je ne dénonce. Seule exception à cette règle, quand un « grand » auteur installé livre un travail indigne, il me semble important que le lecteur en soit informé. Quand il y a manifestement tromperie sur la marchandise.

Subjectivité ou objectivité?

Mais donc, rien de tout cela avec Et pourtant elles dansent, signé chez un petit éditeur, par un auteur peu connu. Typiquement le genre de livres que je laisse poliment de côté habituellement quand ils ne me plaisent pas.
Mais notez bien que l’article n’est pas en mode « je n’aime pas, bouh c’est caca ». Je ne l’ai pas écrit pour exprimer une subjectivité mais bien pour mettre en avant des faits objectifs.


« Parce que l’objectivité tu y crois? », pourrez-vous me répondre. Et non, je n’y crois pas. Paradoxe?
Je crois en notre subjectivité totale, mais je crois aussi que dans un art, il y a des règles de créations, une grammaire, un vocabulaire, qui permettent d’identifier plus objectivement ce qui est réussi par rapport à ce qui est raté. La Bande Dessinée ne fait pas exception.

A la lecture de Et pourtant elles dansent, j’ai identifié des mécaniques qui ne me semblaient pas fonctionner correctement et qui auraient pu donner un tout autre album, plus efficace me semble-t-il. Mais ce faisant, ne suis-je pas en train de me prendre pour un éditeur?

Et si tu restais à ta place bonhomme?

C’est quoi un bon critique Bande Dessinée? Pour moi, il doit rassembler deux qualités complémentaires : une bonne connaissance de l’art dont il parle tant sur la technique que sur le « background » de cet univers; une réelle capacité à transmettre des émotions par rapport à sa propre lecture.
Ces connaissances peuvent être empiriques, il n’est pas besoin nécessairement d’avoir produit pour comprendre. Et il y a deux types de producteurs sur un album de Bande Dessinée. Il y a les auteurs, mais il y a aussi l’éditeur. Qui, normalement, ne doit pas être inutile dans le processus créatif.

A quoi ça sert un éditeur? Je parle bien sûr de la personne, pas de la structure éditoriale. Un éditeur (ou une éditrice), ça doit pouvoir percevoir le potentiel d’une oeuvre alors qu’elle n’est que projet. A chaque étape du processus créatif, il doit pouvoir guider les auteurs pour leur permettre de réaliser le meilleur travail possible. Quitte à les chambouler, à les sortir de leur zone de confort. Un éditeur n’est pas, me semble-t-il, simplement le servant des auteurs (même s’il est aussi là pour leur faciliter le travail).

Et donc oui, en lisant l’album publié par Des ronds dans l’O, je voyais, au fil des pages, les promesses éditoriales qui m’avaient été faites et qui n’avaient pas été tenues. Se dessinait peu à peu dans ma tête, des propositions techniques qui auraient permis d’apporter plus de souffle, de corriger des défauts intrinsèques à la direction choisie par l’auteur (le reportage bd, pour être clair).
Je connais bien et j’apprécie Marie Moinard, l’éditrice de Des ronds dans l’O, qui se bat pour faire vivre un catalogue au fond extrêmement pertinent. Mais face à ce manque perçu, ressenti, j’ai eu envie d’écrire. Il y avait des questionnements objectifs à proposer au lecteur et pas simplement une critique basique et sentimentale.

 

 

Alors j’y suis allé, j’ai fait mon pseudo-éditeur.  Editeur raté, je ne sais pas, je n’ai jamais essayé de l’être (commençons par devenir auteur, ce qui va très rapidement se produire, maintenant). Mais pour une fois, j’ai eu envie de partager avec le lecteur une compréhension technique. Désolé pour l’auteur, Vincent Djinda, qui se retrouve en sujet d’étude. J’espère au moins ne pas avoir été injuste à son égard. En tous cas, clairement, je n’aurai pas été « sympa ».
Mais est-ce le rôle d’un journaliste-critique?